Chevallier/Ceccaldi - Zèbres

Guy Sitruk, Jazz à Paris

Deux poètes, Robert Desnos (Le Zèbre) et René Char (« L’ombre du zèbre n’as pas de rayures ») pour brouiller nos repères, Zèbre oblige.
Deux instruments à cordes pour toute lutherie dans cet album surprenant. La frugalité du dispositif signe d’emblée la nécessité d’une écoute exclusive. Pour l’avoir ignoré à la première écoute, j’ai failli passer à côté de cette réussite. Restaient ces couleurs, cette chimie des timbres qui ne s’effaçaient pas.
Nouvelle écoute, donc et l’évidence : il ne faut pas se priver de cette connivence là. D’autant qu’en matière de musique improvisée, un instrument peut rendre tellement plus que son usage académique. Ici, nos deux artistes se jouent de nos tympans et de notre prétention à reconnaître l’origine des timbres, portés par leur lyrisme et leurs réminiscences.

Potentiellement neuf plages, en fait sept seulement, en NOIR et BLANC. Trois pour NOIR, avec la suite OIRN, IRNO, mais pas RNOI (oui, vous avez noté la permutation circulaire). Même logique pour BLANC, avec quatre titres (et pas CBLAN), évidemment. Il faut ouvrir grand les volets auditifs pour laisser entrer cette musique délicate et addictive, et passée cette accoutumance minimale, la séduction opère.
En témoignent les plages pivot, la dernière plage des NOIRs, qui réserve son lot de bulles mémorielles, de pincements de cœur, pour finir dans un état d’apaisement de l’âme propice à l’ouverture des BLANCs. C’est alors une pièce élégiaque, où les boucles continues du violoncelle viennent se fondre dans les notes perlées de la guitare, dans leurs résonances. Cette sensibilité aiguë est encore renforcée lorsque s’égraine avec retenue un thème obsédant aux origines inconnues, le sud peut-être, alors qu’un chant grave s’installe en arrière plan. Les matières se complexifient, l’identité des sources est broyée pour terminer dans une orgie de couleurs et de saveurs.

Un univers étrange et familier où chaque plage réserve de multiples quantas de plaisir inattendus. Tout comme la lumière, cette musique est ondulatoire et corpusculaire. Einstein aurait sûrement découvert ça.

La prise de son est de Benjamin Duboc, toujours aux avant-postes.
Et une pochette magnifique par Bénédicte Gallois !